Photographies

Série Fragment-é-e-s

Cadrer. Décadrer. Explorer les limites, le débordement et ce qui échappe à l’image.

« Décadrer », en photographie, signifie sortir du cadre habituel, déplacer le regard, laisser apparaître ce qui déborde. Mais dans mon travail, cette idée dépasse largement la photographie : décadrer devient aussi une manière de questionner notre place dans les cadres imposés par la société, par les normes ou par nos propres équilibres psychiques.

Le cadre peut rassurer, structurer, donner des limites. Cadrer, c’est aussi faire correspondre, s’accorder, entrer dans quelque chose. Pourtant, il peut aussi enfermer. Décadrer devient alors une nécessité : sortir des cases, ne plus tenir dans des cadres trop étroits, laisser apparaître le débordement émotionnel, l’implosion intérieure ou la fragilité humaine. À travers ce projet, j’aborde de manière sensible la question de la santé mentale, de l’épuisement émotionnel et de la difficulté parfois à rester « cadré » dans un monde où les tensions psychiques et sociales deviennent omniprésentes.

La photographie devient pour moi un espace où cette fragilité peut apparaître. Derrière chaque image se cache un instant précis, mais aussi une émotion, une douleur, une mémoire invisible. Une photographie ne montre jamais totalement ce qui était vécu au moment où elle a été prise : les sensations, l’atmosphère, les émotions ou les bouleversements intérieurs restent hors champ. C’est cette part invisible que j’essaie de faire ressentir. Mon travail est profondément lié à l’expérience intime et à la mémoire. Certaines images ravivent des souvenirs, des absences, des ruptures ou des moments impossibles à revivre. La photographie devient alors à la fois une trace douloureuse et un espace de libération.

Mon approche photographique est profondément liée à la matière. En tant que plasticienne de formation, j’accorde une importance particulière aux textures, au grain, aux contrastes et aux détails présents dans l’image. À travers l’observation de la nature, je cherche moins à représenter fidèlement un objet qu’à révéler ce qui, dans sa matière ou dans sa forme, provoque une émotion ou une sensation. Un arbre n’est plus seulement un arbre, un bateau n’est plus seulement un bateau : en modifiant le cadrage, en inclinant ou en renversant l’image, les formes basculent vers autre chose, deviennent presque abstraites, organiques ou mentales.

Le cadrage me permet aussi de jouer avec les rapports d’échelle et les perceptions. Selon la manière dont l’image est construite, on ne sait parfois plus vraiment ce qui est petit ou grand, proche ou lointain. Un bateau peut sembler minuscule face à une présence humaine, une maison disparaître dans l’immensité d’une montagne. Cette perte de repères participe à la manière dont je cherche à faire basculer le regard et à troubler notre perception habituelle des choses.

Cette transformation du regard me permet d’ouvrir un espace d’interprétation plus intérieur. Certaines images peuvent évoquer des chemins neuronaux, des structures organiques ou des paysages psychiques. En décadrant, en déplaçant le regard et en faisant perdre les repères habituels, je cherche à créer une expérience sensible où l’image dépasse sa fonction représentative pour devenir un espace émotionnel, sensoriel et introspectif.